En 12H environ, tous les médias parlent de l’accident de l’usine de Lubrizol à Rouen, qui émet encore un gaz puant, le mercaptan ou le méthylmercaptan (à déterminer …), souvent utilisé comme additif odorant dans le gaz de ville pour en détecter les fuites. Beaucoup de questions se posent, sur la toxicité de ce gaz, sur la façon dont est gérée la situation et le niveau d’information fourni par la Préfecture de Seine-Maritime, sur le Plan de Prévention des Risques Technologiques de l’usine, sur ce que nous apprend la mobilité des polluants de l’air et cette notion de « gestion du risque » à laquelle notre société « moderne » faire face en permanence.

Le mercaptan

Sans entrer dans le détail (vous pouvez en lire plus sur ce gaz puant), le mercaptan est un gaz que l’on trouve dans la nature, au stade de décomposition des matières organiques et même dans notre corps, après des digestions difficiles. Utilisé comme additif dans le gaz de ville, il permet de lui donner une odeur, forte et perceptible à faible dose, afin de percevoir les fuites. On peut considérer qu’il est, dans ce cas, bien pratique pour détecter un gaz que nous utilisons au quotidien pour la cuisine, pour le chauffage, afin d’éviter le pire.

Ses effets sur la santé

Avec tout ce qu’on lit depuis ce matin sur ses effets sanitaires, faisons le point à partir des données institutionnelles.

Les fiches de sécurité françaises classifient le méthanethiol comme extrêmement inflammable et nocif. Il est d’ailleurs classé en catégorie « Toxique », « Extrêmement inflammable », « Dangereux pour l’environnement » (chacun reconnaîtra ces pictogramme au dessin noir de tête de mort, de poisson mort sur fond orange. Il est toxique à hautes concentrations par inhalation et affecte le système nerveux central en provoquant des maux de tête, des nausées et une irritation du système respiratoire. Plus d’informations sur le mercaptan ici.

L’usine Lubrizol de Rouen

Concernant l’usine de Rouen du groupe Lubrizol France, elle constitue la branche française du groupe américain Lubrizol Corporation, récemment acheté par le milliardaire Warren Buffet en 2011. Plus de détails également sur l’article : Lubrizol France, Holding, Corporation et Berkshire Hathaway.

Le délai étrangement long de l’élaboration du PPRT

Ce qui est un peu étrange dans cette histoire, c’est quand on se penche sur le plan de prévention de l’usine. Celui n’est toujours pas adopté, depuis qu’il a été demandé en août 2009, avec un délai d’établissement reporté plusieurs fois ces dernières années, jusqu’en … novembre 2013.

Un plan de Prévention des Risques Technologiques a pour objectif de :

résoudre les situations difficiles en matière d’urbanisme héritées du passé et mieux encadrer l’urbanisation future. Les PPRT concernent les établissements SEVESO à « hauts risques » dits AS.

Pour faire simple, un PPRT est une stratégie de maîtrise des risques, pour mieux intégrer ce type d’entreprise sur un territoire urbain. Il a été créé par la loi du 30 juillet 2003, suite à la catastrophe de l’usine AZF le 21 septembre 2001, pour mieux protéger les populations alentours.

L’usine LUBRIZOL fait l’objet d’un classement Seveso seuil haut depuis le 10 août 2009. C’est à dire qu’elle est un établissement présentant des risques d’accidents majeurs. La démarche en vue d’élaborer le PPRT a donc été engagée par la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) sur la base de l’examen d’un certain nombre d’études de dangers couvrant toutes les installations du site et révisées courant 2009 selon les dernières méthodes et normes en vigueur. La Préfecture de Seine-Maritime publie donc un arrêté de prescription du PPRT, le 6 mai 2010, soit 9 mois après le classement Seveso seuil haut. C’est à dire que la préfecture demande, juridiquement, de réaliser un plan de prévention des risques. Ceux qui doivent piloter ce PPRT sont :

Article 3 : services instructeurs
L’équipe projet, composée de la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement de Haute-Normandie (DREAL Haute Normandie) et de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer de la Seine-Maritime (DDTM 76), élabore le plan de prévention des risques technologiques prévu à l’article 1er, sous l’autorité du Préfet de Seine-Maritime.

Le 19 octobre 2011, soit un peu plus de deux ans après le premier arrêté ordonnant la mise en place d’un PPRT, un autre arrêté de la Préfecture de Seine-Maritime prolonge le délai d’instruction du Plan de Prévention jusqu’au 6 novembre 2012, parce que les études et la concertation sont plus longues que prévues (voir les motifs à partir du bas de la page 1 et le début de la page 2, lien ci-avant).

Puis, le 12 octobre 2012, un an plus tard, toujours la Préfecture de Seine-Maritime, arrête à nouveau la prolongation du délai d’instruction du PPRT de l’usine Lubrizol. Les motifs ? Que le rapport final d’étude de vulnérabilité du bâti n’a été reçu que le 10 septembre 2012. Que le processus d’élaboration de ce PPRT a par ailleurs été décalé dans le temps (compte tenu de la période de réserve électorale). Le délai de prolongation ? Jusqu’au 6 novembre 2013.

Enfin, le 31 octobre 2012, un nouvel arrêté est émis car celui du 12 octobre était entaché d’une erreur matérielle en son article premier; etc. (lire en page 2). Effectivement, le PPRT n’était pas nominatif de l’usine … Le délai de prolongation reste inchangé. Ce sera le 6 novembre 2013 prochain.

Autrement dit, depuis la prescription, c’est à dire la demande de constitution d’un PPRT en août 2009, 3 ans et demie plus tard, celui-ci n’est toujours pas mis en œuvre, et même, il n’arrivera pas avant la fin d’année 2013. Pour en savoir un peu plus sur le PPRT de l’usine Lubrizol, vous pouvez aller voir sa fiche ici. La question que l’on posera alors est : pourquoi autant de temps pour un PPRT.

Le rapport des installations classées

Source: Bastamag

L’usine de Lubrizol a fait l’objet d’un rapport de l’Inspection des installations classée, le 25 mai 2010. Le rapport énumérait les types d’accidents possibles et leurs effets : explosion d’une citerne de propane, incendie dans un bâtiment de stockage, ou « dispersion atmosphérique d’un nuage toxique ». « Le niveau de maîtrise des risques de cet établissement peut être considéré comme acceptable », concluait le rapport. Les inspecteurs émettaient cependant quelques réserves, refusant de valider plusieurs dispositions de l’entreprise, en particulier en cas d’émanation de gaz toxique : « Les éléments présentés par Lubrizol pour considérer comme une mesure de maîtrise des risques les dispositifs de détection d’un début de dispersion toxique avec intervention des opérateurs n’ont pas été validés par l’inspection des installations classées. » Ces dispositifs de sécurité faisaient donc l’objet d’une mise à niveau « en matière de prévention des risques technologiques ».

Le dispositif floue des autorités

Alerter ou ne pas alerter ? En communication de crise, dire peut engendrer l’instabilité et ne pas dire transmettre la paranoïa. Dire que tout va bien alors que l’on sent une odeur nauséabonde suscite le doute. L’histoire nous a appris que les mensonges pouvaient avoir lieu, afin d’éviter la panique.

La fuite a commencé lundi, mais ce n’est que le lendemain, quand les odeurs n’ont pu passer inaperçu, que les autorités ont commencé à parler. Ce gaz « ne présente pas de risques pour la santé ». « Le seuil sanitaire est 20 000 fois supérieur à son seuil olfactif, expliquant les désagréments qui ont pu intervenir du fait d’odeurs incommodantes », nous dit le ministère de l’écologie dans un communiqué.

La préfecture de Seine-Maritime procède à des mesures de la qualité de l’air qui concluent à des concentrations en mercaptan inférieures aux normes sanitaires. Ok. Où pouvons-nous voir ces informations ? Pas sur le site de la préfecture en tout cas, qui informe de l’événement par un message laconique :

Vous ressentez une forte odeur de gaz très incommodante. Cette odeur extérieure peut provenir d’un incident industriel sur le site de l’entreprise Lubrizol à Rouen. Le gaz échappé a une concentration très faible mais un seuil olfactif très bas. Il est donc ressenti très fortement sans que les seuils de toxicité soient atteints.

>> Site de la préfecture de Seine-Maritime

Peu de communication en quantité et une qualité d’information suffisamment mauvaise pour interroger d’avantage sur l’événement. Quand au match de Coupe de France entre Rouen et l’OM de la soirée ? Annulé. Normal, ce gaz est inoffensif à faible dose. Enfin, sur les forums, on peut lire que les gens qui se plaignent de maux de tête et d’envie de vomir somatisent.

Mieux protéger les populations pour des pollutions diffuses ?

Les Plans de Préventions des Risques Technologiques ont entre autres l’objectif de protéger les populations environnantes. Mais dans le cas de cette usine Lubrizol comme dans le cas de l’usine Greenpack (à plus petite échelle), la pollution engendrée par des émanations gazeuses qui échappent temporairement au contrôle humain se répand sur de longues distances. Le mercaptan, aussi « inofensif » qu’on nous le prétend, à faible dose (et malgré ces jolis pictogrammes qui n’ont pas été inventés pour l’occasion mais qui attire l’attention sur la toxicité d’un tel produit) a été transporté par les courants aériens jusque dans l’est Parisien, à plus de 150 kilomètres de sa source d’émission et même jusqu’au Sud de l’Angleterre. Il a eu le temps d’incommoder plusieurs milliers, voire plusieurs millions de personnes sur son passage.

Les polluants de l’air, comme ceux qui transitent par voies aériennes, se déplacent sur des milliers de kilomètres.

Heureusement, nous dit-on, nous avons échappé au pire (« Le pire a été évité » précise Patricia Blanc). Mais si cela avait concerné d’autres produits plus dangereux ?